20/12/2004

Mon lieutenant,il y a alerte !

À la suite des épisodes précédents

 

            Le huit mai, l’ambassadeur de France au Vatican fait savoir que la décision d’envahir la France a été prise par les Allemands et que c’est affaire de deux ou trois jours, avant la fin de la semaine en tous cas ! En Hollande, le ministre Dijkshoorn, colonel d’artillerie, enjoint à la population de se tenir prête à recevoir le choc d’une armée étrangère; il ordonne l’obstruction et le minage des routes et ponts en direction de l’Allemagne.

 

            Neuf mai quarante, journée d’un beau printemps chaud et radieux, le vent est à l’optimisme, les dernières nouvelles sont tout à fait rassurantes; le général Huntziger inaugure le foyer du soldat à Monzay et lance une boutade : « Les Allemands ne sont pas prêts de venir, ils ne sont pas fous, dit-il, ils ne voudront pas risquer de s’opposer les vingt-six divisions belges qui leur barrent la route et nous, ici, on ne risque rien derrière notre ligne Maginot. » Ovations, applaudissements. D’ailleurs, pourquoi ferait-on la guerre, on vient de donner la médaille du mérite militaire à Adrien Chevron, intoxiqué par les gaz le 13 novembre 1917... l’administration a toujours un peu de retard sur les événements n’est-ce pas. Le général Huntzinger ignore encore que mon ami de promotion, le sous-lieutenant Schneider qui remplit la même mission que moi, en collaboration avec la gendarmerie grand-ducale vient de me signaler que des militaires allemands mettent en place du matériel de franchissement face à Wasserbillig et à Rosport. Les gendarmes luxembourgeois et les douaniers, très nerveux, sont en état d’alerte rouge. De nombreux officiers allemands vont et viennent face à Vianden. La route de Bitburg est interdite aux civils depuis quatre jours. Notre général Falgade, lui, est en permission et son seizième corps d’armée qui doit quitter la Champagne pour une ligne Anvers - Namur prépare des fastes militaires avant de quitter son cantonnement. Le commandant Jourdan, du 204è, sur le plateau de Saulnes, avant Longwy  nous écrit : il fait beau, les équipes de jardiniers militaires ont remis en état les plantations autour de la mairie, les fraisiers sont en fleurs et les cerisiers annoncent une bonne et abondante récolte. Le soir à Vouziers, il y aura une grande représentation du théâtre aux armées, on annonce André Dassary pour demain. Il sera à Sedan le quinze et je pense que je mangerai mon gâteau d’anniversaire avec Pilou sur les genoux car on dit qu’on va faire une revue militaire composée par Marc Duthyl, le 10 sur la place de Sedan. On fera une fête du tonnerre, je monte prendre mon poste sur le canal et je serai de retour pour un congé de cinq jours, nous avons prévu des excursions dans la région de Bouillon et de faire du camping, cela nous permettra de vivre un peu à deux. Pilou va arriver.

 

 

            Le jour de mes vingt-trois ans, on ne mangera pas le gâteau prévu, le roi Léopold a fait signifier l’alerte maximum depuis hier soir à minuit moins le quart et les Allemands ont parachuté des unités d’assaut sur les forts de Liège, ils ont pénétré en territoire belge. Nous sommes le 10 mai 1940. C’est mieux qu’un coup de tonnerre, c’est une fusée d’éclairage qui explose au-dessus du fort. Le lieutenant Hans Steinbrecher du commando Koch commande, comme à la manoeuvre, des planeurs DFS230. Alors que la fête de Vouziers battait son plein, hier soir, le major hollandais Sas lié d’amitié au Colonel allemand Oster, adjoint de l’amiral Canaris, avertissait ses supérieurs de mouvements importants de la Wermacht et d’une possibilité à 95 % d’attaque de la Hollande en matinée. Dès dix heures du soir, hier, les permissionnaires hollandais étaient rappelés à leur poste et sur la route vers les Ardennes, des soldats belges sont interpellés par des gendarmes et renvoyés vers Namur, Liège, la Meuse, le canal Albert. Au canal, les hommes m’attendent, il y le clairon, Carbonelle, et mon ordonnance, Kintzelé et les sergents Devos, Marchant, Bonjean et Adamo, j’ai 4 fusils-mitrailleurs et une quarantaine de vieux Lebel, un pistolet et le colt du sergent chef Garson qui n’est pas encore revenu de permission. Il est minuit, je m’endors dans la tranchée. Je pense à Pilou.

            Vers deux heures trente :        
— Mon lieutenant,il y a alerte !

 

 

(à suivre)


11:19 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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