06/02/2005

15 et 16 mai 1940

 

Suite des événements ...

 

 

1940, 15 mai.

 

 

  Déjeuner dans la maison du curé. Des avions nous survolent sans arrêt. Tout le point d’appui que nous tenons ici est prêt, encore quelques tranchées de communication à construire mais l’inondation monte. On annonce que le pont d’Emblen va sauter. Se retirer à 500m, mon peloton ne bouge pas, nous sommes bien à l’abri, gros fracs, moins que lorsque celui de Nijlen est tombé, d’ailleurs il a mal sauté celui-ci. On va essayer de faire repasser quelqu’un du génie pour achever. Des soldats installent déjà des planches. Le commandant Thiran appelle un homme qui s’engage sur la passerelle de fortune, trop tard, tac tac tac, rafale de mitraillette. Le lieutenant Lechat est blessé à l’épaule, ridicule de ne pas se faire couvrir ! Enfin donc, voilà les Chleuhs ! Des petits champignons blancs poussent en face, chez les Boches. Les hommes ont encore peur malgré que cette fois c’est notre artillerie qui cogne. Allez, diable ressaisissez vous donc, ça va les gars, de trou en trou des voix répondent que ça va, pas d’autres blessés pour le moment puis le monde entier bascule dans un roulement de tambour du tonnerre de dieu, voila la riposte, pas un être en vue et pourtant des morts et des cris et la peur un sergent de la troisième compagnie est salement touché, je me hausse en dehors de la tranchée, à quelques mètres un cratère énorme, le dernier obus n’est pas tombé loin, quelle heure est il, le bombardement s’est arrêté, des hommes vérifient ce qui fonctionne encore et s’il y a des blessés dans la compagnie.La tension vous mine les nerfs l’ennemi est invisible, bon, l’aumônier de bataillon est passé, il paraît qu’il y a tout de même quelques morts, mais ce n’est qu’une escarmouche, plus loin au PC on ne sait quasi rien de cela, nous réoccupons nos emplacements de combat au mieux, j’observe les hommes qui avaient couler du béton, ils sont hors de leur abri, l’aumônier est fataliste et dit qu’ils vont mourir pour sauver la civilisation chrétienne, n’est ce pas ? On distribuera des légions d’honneur et des femmes se pendront au bras des vainqueurs et comme toujours il y aurait des coucheries et des beuveries et cela désespère plus l’homme d’église que la mort des soldats.

  A 11h 45, on apprend que l’armée néerlandaise met les pouces, bas les armes, la reine monte sur un croiseur et toute la flotte hollandaise rejoint les ports de Hull et Londres.

  Le colonel de Gaulle est rappelé de Wangenbourg dans le bas Rhin où il ne se passe rien et on lui demande de prendre la responsabilité de former une unité et de foncer sur Laon et de barrer, rien moins, la route aux Allemands

  Ils sont forts. A Eben-Emael, il paraît qu’ils n’ont perdu que six hommes pour conquérir la place. En quelques heures, ils ont neutralisés la plupart des défenses de Liège. Les soldats allemands sont équipés de radeaux pneumatiques pour franchir les cours d’eau, ils opèrent avec systématisme : deux rameurs, un mitrailleur à l’avant qui balaye la rive, trois hommes à l’action, ainsi ils débarquent à six de l’autre côté, sans se trouver psychologiquement à quelque moment que ce soit en dehors de l’action. Peu de pertes, chez nous aussi d’ailleurs, ce sont les civils qui déjà font les frais de la guerre; contre le mur de la gare de Givet, une femme est mortellement blessée, son bébé dans ses bras pleure, à côté d’elle un bambin de cinq ou six ans a le crâne ouvert, le tableau est horrible, la gare est en ruines, un train à l’arrêt, empli de fuyards a été mitraillé trois ou quatre fois, des morts, des morts. Un flot incessant de population encombre les routes : femmes et enfants avec couverture, sac à dos, valises en carton, c’est un fleuve humain de Belges et de Français du nord qui descend vers Compiègne

  La radio de Londres annonce donc, avec le retard diplomatique qui convient, que le fort d’Eben-Emael est tombé, que la Meuse est ouverte aux Allemands et que l’armée néerlandaise capitule. Monsieur Atlee, leader du groupe travailliste anglais trouve qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer.

 

  Des coups de feu ! Je grimpe sur le parapet pour mieux voir. Des taches anormales bougent près de la badhuis, un soldat affirme que ce sont des vaches, je n’en suis pas rassuré pour autant, des coups de feu encore, plus éloignés, un homme du 4è génie grimpe dans un saule tout proche; rien ne se passe, d’autres s’enhardissent et montent sur la berge. Tac tac tac tac Les balles ont sifflé à nos oreilles, en un clin d’oeil tout le monde a disparu dans la tranchée, je me ressaisis; j’empoigne le FM et je riposte; pauvre arme ! tire-t-elle à 400 mètres ? nouvelle rafale ennemie, peu à peu quelques hommes redressent la tête, je les engueule, ils tirent au fusil mais tout cela est inutile, la badhuis est au moins à 600 mètres, le FM est enrayé, zut alors ! les balles sifflent désagréablement et font de petites gerbes dans l’eau comme si l’on jetait une poignée de cailloux, deux blessés râlent au fond de la tranchée, j’ai de la peine à remettre tout le monde en place, le chef de groupe dans le boyau derrière à plat tout tremblant - en temps de paix grand gueulard colosse instituteur flamand      —.. Eh bien Adamo ??

  Je me coule par la tranchée vers la gauche, il faut ramper, clac, mon pantalon cède et chaque fois que je dépasse du crâne, un coup de feu pour ma pomme !

  En quelques bonds, j’ai atteint le groupe arrière et tout va bien, les hommes sont à leur poste et calmes, dans le Hoogbasch, des Allemands avancent en ligne vers l’inondation, ils sont entre 1.500 et 1.000 mètres, on ne peut rien faire avec nos armes. Retour au PC, un blessé, Lambotte est évacué, un mort Antoine je le transporte avec Moray jusqu’à la maison la plus proche, il a été touché dans le dos.

  La fusillade est terminée pour le moment, je vais aller manger un bout à la maison du curé et je raconte la bagarre. J’apprends une escarmouche au pont de Nijlen et on me dit que l’aviation allemande semble s’être pour un instant concentrée sur la 55è division et toutes les localités sont mattraquées : Hannogne, Villiers, Croix-Piot, Frenois, Wadelincourt sont dévastées. Les casemates sont éventrées, toute la région de mon enfance est pilonnée.

 

  A Gembloux, tout s’écroule, un ordre de retraite partielle a été perçu comme le signal de la fuite générale. Les divisions en déroute reculent vers la Basse-Sambre ou vers Tubize sur le canal de Charleroi. Quelques chars français B1bis modèle 38 sont à Florennes et à Ermeton, on ne sait pas s’il y a encore des serveurs d’artillerie, pendant que se déversent sur les routes de l’Ardennes belge des flots d’hommes et d’engins. Il règne une chaleur brûlante, une poussière desséchante, une soif brûlante. Bazeilles subit des assauts incroyables. Au château Bellevue, la casemate arrêtera un instant l’attaque allemande mais la cote 247 est dépassée par Gudérian qui est entré dans les bois de la Marfée. Quarante allemands ont réussis à franchir la Meuse à Wadelincourt. Le tissus du temps devient élastique, la moitié de l’escouade est morte, deux soldats rampent frénétiquement pour éviter les balles d’une traçante qui arrose tout depuis le haut du village, un tireur d’élite caché dans la verdure arrose la grand’rue, le village entier sera-t’il détruit, tout ce qui bouge se fige, pisse le sang, vole en éclats, c’est le jour du jugement dernier et les dieux en sont écoeurés, mais où est-il, lui, l’ennemi, qui est l’ennemi ? l’obus de mortier est haut dans le ciel et explose à deux centimètres du crâne de Roger, une rafale, des éclats l’atteignent en pleine poitrine, ses cris se mêlent à ceux des villageois en train de mourir, puis un tintamarre invisible, un boucan de fin du monde, l’artillerie pilonne en même temps que le ciel nous tombe sur la tête par Stukas interposés : venues du ciel, des vagues de bombes réduisent la terre et la végétation en un bel humus compacté avec des os et du sang, comment parler : la radio est morte, le téléphone coupé, penser seulement à courir et crier hurler courir ... La neuvième armée reçoit l’ordre de se positionner sur la ligne Marcinelle, Cerfontaine, Rocroi.

  Les balles crépitent encore dans les oreilles d’Albert, de Louis, dans les miennes, ils tirent avec précision, ces bougres, au moins à 750m ! fameux baptême du feu, des morts, des morts, c’est la guerre n’est-ce pas, pour de bon cette fois ! Alors que tout se dissocie et semble s’effondrer, les journaux parisiens du soir titrent que la bataille sur la Meuse est engagée et qu’il y a des assauts contre notre front à Sedan et sur la Moselle, que l’armée hollandaise dépose les armes; en fait, la presse française parle avec peu de mots de la bataille qui fait rage autour de chez moi, et alors que le drame semble être définitif, il se trouve encore un général Duval, qui avec un nom de pastis ne pouvait faire mieux, pour dire qu’un incident se produit, qu’il ne faut pas être impressionné, qu’il faut garder son calme

  La guerre se joue sur quelques kilomètres de Meuse, cela se sent, cela se vit, quelques centaines d’hommes vivent dans mes bois et campagnes un moment historique aux conséquences incalculables. Il y a ceux de Dinant et ceux de Sedan et entre les deux quelques boucles de Meuse où on voit d’en haut les flammes de villes abandonnées quasi sans combat, et l’on mitraille ici et là 1.500 mètres de plan d’eau pour empêcher l’ennemi de prendre position. Dans l’arc du secteur du bois de la Marfée, entre la Meuse et la Bar, on parvient à tenir une ligne d’arrêt. On parlera longtemps encore de ceux de chez nous et de ceux qui meurent à Vencimont, à Hargnies, à Louette St Pierre et à Linchamps, à Pussemange et à Sugny, à Florenville, Carignan et Mouzon, à Harnoncourt et Montmédy.

 

  Trois heures l’après-midi, une lettre de Pilou distribuée par un vaguemestre plus rapide que l’éclair, des nouvelles, je suis content de peu de renseignements, au fond, je ne sais rien d’elle, est-elle rentrée, évacuée, où est-elle ? Mais le moral est remonté, j’ai aussi reçu un chèque, ma solde du mois de mai ... Marrant non, où aller l’encaisser ? Je fais un petit mot pour Pilou, je ne parle pas de la mort qui rôde, des balles qui sifflent, je reste à mon PC. Mon PC !! un trou dans le sable, deux barrières comme clayonnage, de la paille, une plate-forme pour observer, le gazomètre de Broechem qui a sauté brûle encore, des chars ont anéanti des motorisés allemands sur la route d’Aerschot mais on dit que d’autres Boches sont à Zoersel, à douze kilomètres d’ici. Toujours des nouvelles très fragmentaires, mais la véritable situation ?

  Le 15 mai à cinq heures, on nous dit que tous nos chars sont détruits. Enfin, de notre coté, il semble que la première division cuirassée échappe encore au désastre, elle a d’abord été du côté de Charleroi puis expédiée vers Dinant mais elle n’y est pas arrivée faute de carburant c’est gai vive l’intendance ! Personnellement, je trouve que la faillite du commandement est totale dans nombre de régions du front !  A Vervins, Giraud a remplacé Corap, il donne l’ordre de résister sur place, on ne peut plus reculer, dit-il mais qui l’écoute ? Ce qu’on entend bien mieux est une rumeur incroyable : les blindés allemands seraient à Montcornet , à mi chemin entre la Meuse et l’Oise, sur la route de Paris ! On se bat sur la Bar où le général Touchon met en ligne la 6è armée et on vient dire que les Allemands sont à Montcornet ? Absurde ? Et si c’était vrai ? Je vais essayer de savoir mais je ne parviens plus à entrer en contact avec Albert. Un motocycliste me dit que des cavaliers français sont à Libramont. Bon, alors comment des Allemands auraient-ils pu parvenir si loin vers Paris ? Il est certain en tous cas que des cavaliers français tiennent encore à Marche et à Laroche où ils sont arrivés dans la nuit du 10 au 11. Albert a déjà été au contact, les revoilà dit-il en regardant des motocyclistes débouler de Neudan. Le 14è tirailleur algérien se replie car il est seul, personne ne le garantit sur sa gauche. Le 246è prévu n’est pas là où sont-ils ? L’Allemand entre dans Pouilly, monte la côte de Chatillon et atteint Inor.

  La nuit tombe, l’ennemi est partout, que va-t-il se passer ? Le général Lucien qui commande le 6è d’infanterie demande des détails à Albert qui ne sait pas grand chose puisqu’il a dû se battre tout à l’heure et n’a guère eu le temps d’observer. Ce qu’il y a à voir surtout c’est que de nombreux officiers supérieurs se retrouvent sans régiment, sans homme, eux seuls face à la horde germanique qui avance. Où est l’armée française ?

 

 

16 mai

 

 

  Titre du journal de Paris : L’ennemi a accru ses efforts sur la Meuse qu’il a franchie en plusieurs points entre Namur et Sedan, des contre-attaques sont en cours dans la région de Sedan avec chars et aviation de bombardement.

 

  Mais voilà que l’on sait maintenant que Rommel a traversé Solre sur Sambre, contourné Maubeuge et est devant Landrecies. On demande au général Véron comment il est renseigné sur les mouvements de l’ennemi : par le deuxième bureau évidement, de quel moyens dispose t il : mais d’aucun moyen voyons! Nous sommes en France ici, les politiciens parlent, les groupes de pression pressent mais il n’y a pas d’action n’est-ce pas !

  Le général Giraud est nommé officiellement commandant en chef à la place du général Corap.

  A Oret, quelques chars français sont en panne et seront détruits, notre char n’est pas équipé de tourelle mobile et donc son 75 est mort si le char ne peut manoeuvrer faute d’essence, essence essence c’est un drame pour tout le monde comment font les Allemands, nous n’en avons pas  La confusion est totale, les camions de ravitaillement ne sont nulle part.

  Winston Churchill est à Paris, annonce-t-il des renforts ?

  L’artillerie tape sur le Hoogbosch et sur Badhuis, plusieurs maisons sont détruites, on est en train de démolir tout, les obus passent en sifflant, j’imagine que c’est ainsi aussi là-bas où nous nous promenions il y a quinze jours encore, c’était le bon temps, peut-être notre bungalow est-il occupé, les bois , la prairie où tu me demandais de te faire tourner ...

  — Fais-moi tourner encore criais-tu alors que je te renversais pour te prendre et te prendre encore, dans l’herbe et peut-être René qui regardait par la fenêtre ou sous les yeux étonnés d’un garde-chasse qui passait Les corps se cabrent sous les balles et comme des lapins à la futaie, ils s’étalent au sol pour toujours, je tire chargeurs sur chargeurs dans des trous et des refuges possibles dont personne ne sort, le porteur de FM a la tête fracassée, plus tard on l’enterre et je fais un croquis de l’endroit pour remettre à sa femme ( il était marié ) avec son portefeuille.

 

  Difficile de prendre un peu de repos... Le roi des Belges a reçu à Breendonck Spaak Pierlot et Denis, il critique le repli de Wilhemine d’Orange Nassau vers la Grande Bretagne, en fait leur roi est mal informé comme d’habitude par ces conseillers véreux véroleux anti belges que sont Nuyten et De Man.

 

 

 

( à suivre )

(L’histoire complète en un seul tenant est disponible en la demandant – gentiment – à Xian) (format txt ou word mis en page classique sans illustrations)

 

 


17:50 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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