15/03/2005

27 mai

 

 

 

27 mai

 

 

  L’heure dangereuse est passée et pourtant une sourde inquiétude plane, pourquoi une attaque ne se déclencherait-elle pas en journée ? Je fais activer les reliements dans les groupes, je fais vérifier le fonctionnement d’un mitrailleuse, on écoute des salves ponctuelles d’artillerie.

  Je grimpe dans le grenier de la maison pour observer par une tuile enlevée, je ne remarque rien de spécial, une ferme et quelques maisons sont bâties sur la crête, à droite, ce sera sans doute un bon couvert pour l’assaillant, des mitrailleuses tirent au loin, arrivent-ils ?

  L’artillerie allemande remet les gaz et raccourcit son tir, les obus tombent en plein sur le chemin de fer, et très précis, le tir, on voit à chaque fois un wagon voler en éclats et des trombes de fumées, comme le tir est bien ajusté, j’y échappe puisque je suis à 200m en arrière, j’aurai sans doute mon tour après. La maison qui était à la gauche est détruite totalement, les pelotons avant encaissent tous les coups et toute la ligne de chemin de fer est marquée de fumées. On évacue les blessés, Mascotte tremble un peu, de froid ? de peur ? de fatigue ? Les officiers rassurent les hommes puis se terrent comme tout le monde. Dans le ciel, des avions de bombardement ... qui ne s’intéressent pas à nous, heureusement. Au loin toujours ce traître de ballon. Des balles ont sifflé au-dessus de nos têtes, d’où viennent-elles ? derrière ? devant ? Il est bon de ne pas courir debout. Nouvelle rafale, cela vient de la gauche, le premier groupe surveillera les abords de la gare. Une accalmie. J’en profite pour visiter tout le monde, sans tranchée, c’est pénible, le caporal Bebromme est blessé, on le traîne dans le fossé puis on l’évacue sur une brouette. La cuisine est arrivée près de nous, derrière, les hommes peuvent aller manger par 3 ou 4 à la fois, la plupart ne quittent pas la tranchée, personne ne vient des pelotons avant sauf Jeanjean qui me raconte son cousinage avec Dietrich.

  Le sous-lieutenant Dietrich à une trentaine de kilomètres d’ici, vers le sud, va chercher un appareil à Cazaux. Il découvre avec stupeur que les mitrailleuses sont dépourvues de percuteurs et que les radios ne fonctionnent pas. De Gaulle après s’être distingué à Montcornet a été nommé général le 25 mai en même temps que les colonels Martin, Mast, Durand, Buisson et Mesny. Il est appelé au gouvernement, où là comme ailleurs il affirme que notre armée mal équipée a payé le prix des grandes grèves et du socialisme populiste, le prix fort : une défaite cinglante à Sedan et ailleurs. Nos hommes étaient d’un courage exemplaire lors de la première attaque mais le défaut d’armement moderne et l’incurie des chefs, les fameux vieux de la vieille et celle des politiciens ringards... je ne saurai pas le reste de ce me dit Jeanjean, un sifflement aigu dans le ciel devient grave, l’obus va tomber. Il explose à cinquante mètres, laissant un cratère de cailloux et un nuage de poussière qui recouvre tout le monde, couché sur le ventre incrusté dans le sol. On entend encore cinq coups sourds, des départs attention tout le monde crie un artilleur couché avec les autres, les corps grouillent et s’affolent, je suis tassé avec deux soldats qui viennent de je ne sais où ils n’ont plus d’insignes. Fait-on d’une bataille perdue un repli irréel, une débandade totale ?

  Le fourrier a encore amené des boîtes de conserve des anglais mais plus personne ne se dérange, tout le monde est fourni. Je suis allé jusqu’à la petite maison manger une assiette de soupe avec Dejardin et Mascotte. Depuis midi le tir s’est un peu allongé, on vise le village, le clocher est démoli, une cheminée d’usine s’abat, c’est la phase de contre-batterie sans doute. De temps en temps un coup sur le chemin de fer, c’est un déjeuner en musique. Maintenant le toit de la maison est troué, un éclat d’obus, c’est facile pour observer. Au milieu de l’après-midi, tir violent sur le chemin de fer et des coups longs qui tombent près de moi, heureusement, personne n’est atteint. La fumée opaque gène l’observation. Des rafales de mitrailleuses se succèdent, les lignes téléphoniques avec les Q.G. sont rompues, plus personne ne peut réparer, il n’y a plus de personnel de transmissions et pas non plus de matériel de poseurs de lignes. Le feu devient extrêmement violent Je reste dans ma tranchée à moitié creusée mais au ras du sol il n’y a rien à voir, le chemin de fer est enveloppé d’une fumée bleue, une odeur de poudre empeste le terrain, les balles sifflent les éclats tombent sur nous, sur les capotes que nous avons eu la précaution de lacer, sur nos casques, heureusement pas de blessés tout près, On riposte, mais sur quoi ? Est-ce donc une attaque ? Non, la voici ! A quatre heure un quart, un vacarme effroyable, l’artillerie ne vise plus le chemin de fer mais un peu plus loin, c’est à dire mon point d’appui qui devient le centre d’un feu d’enfer. Je ne vois plus Kintzelé, où est-il ? et Mascotte ?  Je vois des bombes de Minnenwerfen, des projectiles bizarres, des grenades qui tournoient, des fusées, on ne voit pas à cent mètres, comment ordonner le feu, on risque de toucher les camarades des avant-postes.

On ne voit rien, des chapelets de bombes pleuvent, je roule contre un bloc de béton et m’y retrouve coincé derrière Mascotte frissonnant de tous ses membres, on se serre l’un contre l’autre.

  Indifférent au fracas des bombes? je lui dis :

— Mademoiselle, nous serions mieux sur un matelas.

— Ce n’est pas que j’aie peur dit-elle mais c’est plus fort que moi je tremble.

Les balles sifflent plus près, elles rasent le petit parapet étroit qui nous protège. Du moment que mes groupes restent calmes !  jusqu’au bon moment !

  Du fossé on crie, on appelle, c’est à quelques mètres mais je ne vois rien.

 — Mon lieutenant ! Mon lieutenant ! On fait savoir que les pelotons avant se retirent de la gare.

  Ils se retirent ? par ordre ? vers la gare ? ! Drôle de consigne, peut-être pour ne pas gêner mon tir ? Je relève la jeune fille et je lui dis fonçons et on se retrouve tous les deux en train de courir vers le trou de Dujardin.

  Donc le chemin de fer semble pris, c’est notre tour de danser dis-je à Dujardin que nous trouvons abruti par l’artillerie.

  Nous n’avons d’ordre de rien, de personne, y a-t-il encore un officier supérieur tout près ? S’il y a ordre de retraite, nous le recevrons aussi, en attendant, on tient ! avec le fusil de Kintzelé, je tire quelques coups puis je le donne à Mascotte, sur quoi ai-je tiré, au fait ? Dujardin s’en va en rampant vers la droite.

  — Premier groupe, ouvrez le feu !

  Je dois répéter  et dire de communiquer mais cette fois ci on a compris, ça pète des flammes avec pour belle conséquence que tout le feu de l’ennemi se concentre sur nous. Je vois un groupe de la 3è qui reflue et puis le feu repart de plus belle. C’est à pleurer d’entendre notre pauvre tacactac de F.M. 1915 et de l’autre la cadence effrayante de leur mitrailleuse. Mon troisième groupe tire-t-il ? Je ne crois pas, pas plus que le quatrième. Il faudrait aller voir mais chaque fois que je passe la tête hors du trou, tac tac tac, je ne suis pas très à mon aise. Mon PC est repéré car le feu se concentre maintenant sur moi, très précis, les vaches, on voit des ombres furtives sur la crète, et des fuyards sur la gauche, la première ? à droite, oh mais c’est la panique, toute la troisième dégringole et ils ont les Boches à leurs trousses. Je vais être encerclé ! Je dois arriver à mon quatrième groupe, ils sont sûrement au fond de leurs trous, zut et zut pas de liaisons, comment faire, un deux, trois, je dis à Mascotte de ne pas bouger, je me redresse et je fonce, puis je me jette à plat ventre comme si j’avais été touché puis je rampe, me voici aux blés, ici je peux avancer courbé, je ne sais pas ce que Dujardin a fait je ne l’ai plus vu, voici Beaulieu qui arrive en marchant encore plus courbé que moi. Que faut-il faire me demande-t-il ?

— Tirez, tirez nom d’une pipe en bois, tirez !

Il repart à travers les blés, trois pas, il tombe, un filet de sang coule, affreux, mais je n’ai pas le temps, j’ai armé mon pistolet, je pense à Pilou, je pense à Mascotte, je vois Franssen qui arrive, je répète l’ordre et j’ajoute que Beaulieu n’a pas l’air mort, qu’on va l’évacuer dès que j’aurai vu les types du 4è. Me voici avançant encore dans le blé, miaulement des balles, franchement, ce n’est pas gai. Me voici à 25 mètres, les blés sont foulés mais que diable, j’arrive trop tard, ils sont là ces monstres gris, ils s’élancent de la crète en hurlant, rafales de mitraillettes, haut les mains, je reste coi, que faire je crie à Mascotte ne bouge surtout pas, fait le mort ! Tout mon groupe a la déglingue, je pivote, il n’y a qu’un Chleuh, je l’abats et je pars en arrière avec précaution, voici le fossé, vite rejoindre mon P.C., je vide un chargeur, j’ai l’impression d’être le centre du combat comme si tous me visaient, comme si toutes les armes se déchargeaient sur moi, remonter les épaules, cacher la nuque, basculer le casque et sentir l’horreur qui vous empoigne les reins, qui paralyse la colonne, voici Kintzelé, il me dit que le colonel Lapébie a donné un ordre de retraite, cela a été transmis par un de la première. Il serait difficile de faire autre chose même si le règlement ne l’autorise pas. Même encerclés, l’enveloppement n’autorise pas le recul, bon, mais alors quoi ?

  Que me reste-t-il ? Une portion de groupe et un FM sans cartouche.

  La sarabande continue pendant que je me pose des questions sur ceux ou celui qui a donné l’ordre de repli, cela paraît naturel, mais un tel ordre doit être écrit, et le colonel de tout à l’heure, et le commandant, où sont-ils donc ? Le groupe qui me restait lâche pied, il n’a plus de munition, ils filent vers l’arrière, comment les appeler dans tout ce vacarme, je crie en vain.

  Je les rejoindrai à la route, je donne l’ordre à Kintzelé de prendre soin de Mascotte pendant que je vais aux nouvelles, mon masque à gaz et ma besace sont restés dans la bicoque, j’avance prudemment vers l’endroit où je pourrais voir des officiers de plus haut rang et avoir des nouvelles sérieuses. Je me glisse de fossés en fossés avec des précautions infinies? Les coups de feu semblent venir de devant moi ? Curieux ? Corman devrait être par là, une clôture, un jardin, je tire quelques coups en reculant, une barrière, voici la route, et quelques uns de mes hommes, je reconnais Devos et Guillaume et d’autres, Kintzelé arrive derrière moi en supportant Mascotte, est-elle blessée, non, c’est le choc, l’émotion ! Gody a été, me dit-on, tué d’une balle en plein front. Levalle de la 4è demande les nouvelles, il me tend un billet signé d’un général que je ne connaîs pas ordonnant un repli vers I/31 et la forêt de Houthulst. Bon, on verra bien ! J’apprends que les pelotons qui étaient devant le chemin de fer se sont rendus, la bataille continue autour de nous, obus, mitrailleuses, mitraillettes, mon groupe est dans le fossé, au bord du chemin, cet endroit me semble malsain. Jérôme me dit que je l’ai un peu effrayé avec mon revolver au poing, une balafre sur la joue, une égratignure visible au bras, un peu de sang séché sur la lèvre... il confirme l’ordre sauf que I/31 n’existe plus, ce n’est qu’une colonne de fuyards qui file à travers champs. Les coups de feus continuent, cela crépite près de nous, très près, un colonel arrive avec un air désespéré, me demande quoi, j’explique en 2 mots la disparition des pelotons avant, l’assaut sur ma position, mon repli. Il me dit que les compagnies des autres avaient déjà plié bagages depuis dix minutes, nous sommes poussés dans la colonne des fuyards venant de la gare, une rafale nous plaque au sol, je déploie les hommes restant, c’est inutile, nous sommes totalement débordés, des coups de feu semblent même venir de l‘arrière, bond en avant, le colon a disparu, une volée d’obus en plein dans notre groupe, des fusants, des shrapnells.

  Nous sommes tous le nez dans la terre, franchement je ne suis pas fier, les éclats sifflent au-dessus de nous, un silence, on se relève, on se regarde, le lieutenant Vlakken est blessé, Lepage et Derval sont mourants, un capitaine que je ne connais pas râle. Jérôme se penche, va-t-on les transporter, crépitement de mitraillettes, c’est la panique, tout le monde court, où ? un couvert ? l’artillerie en fait un plat chaud, le couvert suivant ? même chose, on ne se couche plus; quitter au plus vite cette zone infestée, des hommes de la 43è passent en tirailleurs sans même avoir creusé  les trous, sans tranchée, où se croient-ils ? L’artillerie tonne encore plus fort, où en sommes nous vraiment ? Un lieutenant d’artillerie anglaise est perdu parmi nous, il ne sait plus rien de son bataillon. Un capitaine passe en voiture, où allez-vous ? ordre d’aller à Houthuslt, emmenez le maximum d’hommes ! Un autre arrive et dit que c’est absurde, à tous deux je montre mes hommes blessés, désarmés, fatigués, sans équipement... voyez l’échelon supérieur, dis-je. Les deux capitaines s’en vont tandis qu’un jeune sous-lieutenant des lanciers passe à moto. Alors ? Voici un ordre d’un colonel Bem qui devrait savoir ce qu’il veut. Rejoindre ? rejoindre qui et quoi et avec qui ? Il me reste Guillaume, Kintzelé et Mascotte, trois superchampions avec chacun un fusil en ordre de marche et un poignard. Kintzelé a même une baïonnette. Voici une ferme abandonnée, pas depuis longtemps puisqu' un repas est au feu. Nous nous partagerons une superbe poule au pot cuite à point nous voici regaillardis et en forme. L’ennemi n’a qu’à venir voir ! L’artillerie tape sur le carrefour à deux kilomètres, on s’en fiche, on trouve des bouteilles de bière à la cave. On fonce sur la route, l’estomac solidement calé et voici qu’un major nous apprend que le PC bataillon est parti plus loin. Entre deux rafales on fait deux cents mètres et on avance vers Poelcapelle. Une contre-attaque des lanciers a enrayé l’avance allemande à Passchendaele et à Knesselaere, ils ont même capturé du matériel et fait 117 prisonniers.

  Nous voila maintenant dans la forêt, un jeune colonel, et moi avec mes deux ordonnances ( Kintzelé et Mascotte ). Il est étonné de la jeunesse si visible de Mascotte mais ne s’aperçoit pas que ce n’est pas un garçon. Elle joue bien le jeu.

  Près de nous, il y a des réfugiés très inquiets de savoir si la bataille viendra jusqu’ici, des chasseurs à cheval passent et disent qu’une contre-attaque se déroule vers Saint Julien, la nuit tombe, au loin des lueurs, des fusées, la bataille se calme, on marche pour atteindre Pirnay où nous dormirons dans un camion, à trois heures du matin, on est réveillé.

( à suivre )

(L’histoire complète en un seul tenant (sens de lecture classique) sera disponible sur skyblog aux environs du 10 mai 2005 ou  en la demandant – dès aujourd’hui, gentiment – à Xian@swing.be) (format txt ou word mis en page classique sans illustrations)


06:27 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

regiment de papa 142 d infanterie Mende bonjour
merci pour votre reçit,papa était au régiment 142 d infanterie de Mende ,je pense qu il a vivre cette situation merci beaucoup

Écrit par : longeot | 13/09/2007

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