17/03/2005

Où sont-ils, vos Anglais ?

 

Capitulation numéro trois

 

 

  Alerte !

  Une volée d’obus tombe près de nous, puis tout rentre dans le calme, étendu sous une paire de capotes, je réfléchis à la situation, contre moi Mascotte est toute chaude, il faudra que je lui explique que la situation va s’aggraver et que nous risquons d’être séparés, elle doit dire qu’elle se nomme Pierre et qu’elle a perdu ses papiers. Comment va-t-on reformer un bataillon ? Que va-t-on faire de nous ? Les hommes vus cette nuit à cheval repassent.

  Un soldat crie :

  — « Le départ est proche mon lieutenant, le colon vous fait dire d’être attentif, pas de phares, pas de cigarettes non plus ! Il demande que vous preniez le volant de ce camion et que vous meniez une colonne de dix véhicules au-delà de Dixmude. »

  En passant à Clerken, j’aperçois un quarteron de généraux, l’air affairé, que se passe-t-il ?

  Voici Dixmude qui est vide, un bombardement a eu lieu hier, tous les carreaux sont cassés, portes défoncées, alors qu’il y a trois jours il y avait encore ici une grande activité ! Les magasins ont été pillés. Je roule encore un peu, Destenij, Beerse. De nombreux belges chantent plutôt allemand et vivant que belge et mort !!!

 

 

  Le bruit court que la guerre est finie ! ! Sans doute une fausse nouvelle de la propagande allemande, je laisse deux hommes en garde à mon camion, je fais ranger les autres sur une petite place et je pars aux nouvelles avec Mascotte et Kintzelé.

  On n'apprend rien de certain, je dis à Kintzelé de partir vers Adinkerke et d’essayer de se loger du côté français de la frontière ou mieux encore à Braydune si c’est possible, nous convenons qu’il attende que je lui fasse signe, quant à moi, je réquisitionne une moto et l’enfourche avec Mascotte serrée contre mon dos. J’arrive à Houthuslt  survolé par ces foutus avions à croix noires. Je bloque ma moto, je prends le Lebel que Mascotte a emporté et je vise.

  Un sergent de compagnie belge me crie : « Halte au feu, mon lieutenant ! ».   
  Et j’apprends que le général Desrousseaux, sous-chef d’état-major général a rencontré le général allemand Reichenau au château d’Anvaing et lui a remis la reddition de l’armée belge, que le roi sera consigné au château de Laeken. Coupées de leurs bases par l’avance rapide des armées allemandes, ravitaillées par la mer, privées du soutien belge, les troupes britanniques sont aujourd’hui encerclées à Dunkerque. Le roi Léopold a rendu son épée, le ministre Pierlot s’est éclipsé, que reste-t-il à faire au milieu des hommes fatigués, terrorisés par une méthode de guerre nouvelle, par le désordre des arrières, la fonte des réserves, la disparition des approvisionnements, la disette des munitions ?

  A 4h 28, donc, le feu a cessé sur l’ensemble du front belge sauf tout au nord et ici chez ceux qui étaient au contact, précisément comme moi, où les unités n’ont été prévenues qu’à 7 h.

  La nouvelle est confirmée par un officier d’artillerie que j’apostrophe.

  Il est 9h30, le colonel Desroua me le confirme aussi, les larmes aux yeux. Nous entrons tous les cinq dans un bâtiment où une brave dame nous offre une tartine et du café, surtout pour le petit jeune homme dit-elle, qui à l’air d’avoir bien faim.

  Comment tout cela va-t-il se passer ?

  Vers 9 h le commandement allemand a exigé la libre progression de ses colonnes vers la mer, nous sommes informés par un planton de l’état-major général que tout le monde doit se rassembler à Saint Julien et que les armes devront être remises à Zonnebeke.

  Nous avons donc capitulé ! Un plus un égale deux plus un égale trois, Luxembourg, Hollande, Belgique !!! A quand le tour de la France dont les armées sont en repli sur une ligne de Somme, maintenant.

  Le colonel nous quitte pour essayer de trouver un officier payeur pour toucher ses indemnités d’entrée en campagne. Lui non plus n’a plus d’argent. Avec Mascotte, en route vers Poelcapelle, on voit passer des Allemands à moto, dans l’autre sens, sans s’arrêter. Sur les routes, et allant dans tous les sens, il y a de plus en plus d’hébreux, c’est ainsi qu’on surnomme les tchouk tchouk, ces camions chargés de matelas et de personnes qui fuient quoi au juste mais qui vont où au fait ? Une colonne de cyclistes, des lanciers belges, est en train de remettre ses vélos à quelques Allemands, matériel intact !!! Pourquoi ne détruit-on pas ce qui reste, aucun ordre n’a été donné pour détruire le matériel de l’armée belge, aucun désordre n’est provoqué sur les arrières, les soldats se mettent même à être plutôt plus disciplinés qu’avant et un trafic presque parfait s’aménage pour la circulation aisée des réfugiés, des soldats belges désarmés et des colonnes allemandes en route.

  A Saint Julien, on nous attend, enfin, on attend tous les retardataires qui n’ont pas encore remis leurs armes et leur matériel, des Allemands passent sur des motos belges, déjà !! un général Allemand arrive en voiture, regarde le monument canadien de l’autre guerre et offre des cigarettes aux hommes ... qui acceptent !!! Un colonel belge que j’avais déjà rencontré me demande de prendre des hommes en charge, de les guider en ordre, je fais faire un rang et nous regardons passer une colonne allemande avec un matériel inouï : canons de 30, mitrailleuses jumelées, mortiers, mitraillettes, camions superbes et propres, des officiers prussiens à cheval, des hommes en tenue légère, tout un groupe à vélo ... sur des vélos belges !!! des camions belges aussi, sur lesquels une inscription est faite :

 

« Où sont-ils, vos Anglais ? »

 

Les soldats de l’armée vaincue doivent jeter leurs armes et leurs affaires dans un fossé, les officiers peuvent garder leur revolver, je m’arrange pour que Mascotte puisse enfiler un imperméable avec des insignes de grade de sous-lieutenant infirmier, ainsi, elle est armée et peut rester à mes côtés. On ne voit plus personne qu’on connaît mais soudain voici les camions de la 31è, ceux qui portaient nos bagages, d’où arrivent-ils ? Mais ce sont des Allemands qui conduisent. Avec une vingtaine d’homme, deux sergents et Mascotte, je grimpe dans un camion. Nous sommes escortés par quatre soldats allemands, mitraillette au poing. L’un deux veut mon porte-carte, je lui répète une dizaine de fois :

 

—Ich bin officier, das ist personlich.

 

enfin, j’ai pu le conserver, c’est essentiel puisqu’il contient dissimulé dans les cartes le plan électrique d’un appareil Has. Celui que je possédais doit être dans mon coffre qui se trouve sur le toit de ce camion. Il faut que je le récupère et que je sache ce qu’Albert est devenu. Et Pilou ?

  Tout le monde est débarqué dans une école de Bécelaere et les gens qui trouvent des bagages personnels sont autorisés à les emporter là où on leur dit d’aller. Je fais prendre mon coffre par deux solides gaillards du génie. On nous conduit dans une classe, seulement des officiers, un colonel assis sur une botte de paille, cela choque. Discussions, sommes-nous prisonniers, vraiment, il me semble que le fait est clair, il y a une sentinelle à la porte, quelles sont les clauses de la capitulation, il parait que nous ne serons pas enfermés, tout au plus gardés pendant une dizaine de jours.

  Un officier allemand du QD/DI proche vient parler avec le colonel, en fait il l’interroge courtoisement, où étions-nous, s’il y avait des Anglais, etc... très étonné le gus de n’avoir ramassé que des Belges, émerveillé de la résistance qu’on lui a opposée depuis quatre jours, d’autres officiers allemands, très corrects entrent, parlent, offrent des cigarettes que nous refusons naturellement tous ensemble; l’un deux regarde Mascotte d’un peu trop près et lance une plaisanterie en allemand qui fait sourire les autres, les Allemands nous quittent en nous disant que le roi est prisonnier à Laeken et qu’un nouveau gouvernement rexiste sans doute va diriger la Belgique.

 

En parlant ensemble et avec quelques officiers qui arrivent encore, on constate que les effectifs belges repliés tout de même sur la France ne sont pas si négligeables qu’on veut bien le faire croire, la 7è division dans son ensemble est encore libre de ses mouvements, quelques unités du génie ont rejoint des troupes cuirassées vers Amiens et des élèves, nombreux, des écoles militaires, de nos écoles d’aviation et d’écoles diverses sont actuellement repliés sous la Loire et rassemblés, ils formeraient une bonne troupe de quelques 100000 hommes  ?

 

 

( à suivre )

(L’histoire complète en un seul tenant (sens de lecture classique) sera disponible sur skyblog aux environs du 10 mai 2005 ou  en la demandant – dès aujourd’hui, gentiment – à Xian@swing.be) (format txt ou word mis en page classique sans illustrations)

 

 


05:22 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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