04/04/2005

déjà juin 1940, dans deux jours...

 

 

La porte s’ouvre sans cesse sur de nouveaux prisonniers, voici Thyran et Thysbaert qui essayaient de rejoindre l’armée anglaise, j’y pensais précisément et j’apprends ainsi que les routes sont toutes barrées. Par la fenêtre, on voit arriver des camions d’effets qui sont déversés dans la prairie : valises, sacs, malles, instruments de musique, tout ce qui est vraiment militaire est confisqué, le reste est déposé pour que chacun, officiers d’abord, soldats sous la conduite de sous-officiers ensuite, puisse trouver éventuellement des effets personnels. Mon coffre est à l’entrée de la classe, Mascotte s’est assise dessus. Tout cela est bien triste. En plus, l’ordre devient désordre et c’est plutôt du pillage, du partage de butin maintenant entre soldats belges et allemands, civils égarés. Je sors et je ramasse une valise légère que je vais remplir avec une paire de sous-vêtements, une chemise, un pantalon, nécessaire à raser, essuie et le Has dissimulé dans ce qui ressemble à une grosse lampe à carbure inutile. Une valise légère, Mascotte avec son pistolet chargé et moi avec le mien, la guerre est finie mais je trouve toute de même des cartouches 9mm que j’empoche. Un officier dit à un Allemand qu’il habite à Ypres et que ce serait mieux qu’il puisse rentrer chez lui, l’Allemand répond que c’est encore une zone de combats !

  La nuit tome déjà et l'aumônier qui lisait un Assimil allemand, !!!, veut allumer une lumière, pas d’électricité ! Mascotte est allongée la tête sur la valise, le corps caché sous une couverture qu’elle a trouvée dans le fourbi dehors, je me déshabille dans l’obscurité et à deux pas d’elle sans pouvoir m’empêcher de m’allonger en bandant contre elle.

  La capitulation belge laisse un vide dans le dispositif britannique autour de Dunkerque mais les Anglais ont réussi à faire sauter le pont de Dixmude malheureusement à Nieuport des Belges vont empêcher que le pont soit dynamité et ainsi des troupes motorisées nazies franchissent l’Yser en cette fin de journée.

 

Mai 1940, 29, dix-neuvième jour de guerre.

 

 

  Hier soir, avant de dormir, on a pu manger un peu de sucre et quelques biscuits.

  Il paraît qu’on reste ici ce matin, difficile de se laver un peu, encore plus difficile de faire pipi avec quatre W-C pour un millier d’hommes... Mascotte a des soucis bien féminins ... Pour midi, nous recevons une assiette de riz cuit à l’eau, le commandant Ceuterickx a su faire cuire du pain chez le boulanger et nous en recevons un demi chacun. Notre sort n’est toujours pas fixé. On dit que nous irions à Beverloo et que nous y serions démobilisés. Des avions passent, ce sont des Anglais, la D.C.A. se met en marche avec ses petits bouquets de fumée, le commandant Bertens et le commandant Ceuterickx se disputent au sujet de Simonis. Le commandant Grisar réfugié d’Anvers explique, lui, à quelques hommes, que l’on vient de vivre une péripétie qui ne peut en aucun cas être une finalité, ceci dit-il est un incident tactique de guerre, et  il s’en va en disant :

  — Nous nous reverrons, Messieurs.

Il sort du bâtiment et je ne sais ce qu’il fera, ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas revenu. Il s’en est allé, comment et par quel moyen?

  Des officiers de cavalerie arrivent de Namur, ils disent que ça a bardé sur toute la Meuse, Namur est partiellement détruite et la population a été évacuée sur Mons, à Dinant, on ne sait pas et pour plus bas en Ardennes, les renseignements sont plus que rares. Comment savoir où sont les membres de la famille Alfort ? Le père est-il resté, et la mère ? et Isabelle est-elle bien dans son midi; où est Louis, où est Pilou, et sa famille à elle ?

  La guerre n’est pas tout à fait finie ! On entend une rafale de mitraillette, des balles sonnent contre des tôles, les feuilles d’un pommier tombent, des voitures boches explosent. A cet instant les Allemands bombardent violemment Dunkerque et on apprend que le fort de Pepinster aussi appelé fort de Tancrémont ne s’est pas rendu comme les autres, il a capitulé ce matin à onze heure, le capitaine Abel Devos y ayant fait une super résistance de plus de 30 heures.

 

 

Jeudi 30 mai.

 

 

  En colonne par 4, quel soulagement de quitter ces lieux. Le rassemblement a été dur, les Allemands ont prié les officiers de commander leurs hommes, mais ils n’obéissent guère, le feldwebel heureusement a une bonne voix, le commandant Ceuterickx est très en affaire, et où est le colonel ? Le commandant gueule que celui qui quittera les rangs sera fusillé séance tenante. Je n’ai plus d’hommes, je reste en queue de la troisième colonne avec Mascotte et un sergent-chef bruxellois. Devant nous, trois ou quatre rangées de Sénégalais et d’Anglais, les Allemands crient tout le temps. Beaucoup photographient et des soldats belges fraternisent avec eux. Il n’y a pas de Français dans le groupe. On arrive à Courtrai. Tout est occupé ici, on met les officiers en prison, je dors sur le plancher d’une salle aux fenêtres cassées, on se serre très fort, Mascotte et moi. Le soir on a pu aller manger dans une sorte de réfectoire immense où il y a même des femmes. Des femmes, pour beaucoup c’est devenu l’inconnu depuis trois semaines ou quatre ou cinq, je pense à Pilou.

  Déjà des femmes fraternisent avec des Boches, cela me dégoûte vraiment et je vois que Mascotte pense comme moi. Ici, les Boches sont mieux vus que nous.

 


( à suivre )

(L’histoire complète en un seul tenant (sens de lecture classique) sera disponible sur skyblog aux environs du 10 mai 2005 ou  en la demandant – dès aujourd’hui, gentiment – à Xian@swing.be) (format txt ou word mis en page classique sans illustrations)


08:00 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.