06/04/2005

fin mai 40

 

 

Vendredi 31.

 

 

  On sépare Wallons et Flamands, soldats et officiers dans la cour. Quelques groupes se forment. Je tressaille. Dewé est dans un groupe de Wallons, il porte des insignes de capitaine, je m’approche et nous faisons semblant de ne pas nous connaître. Le general Dewé, commandant en chef des troupes de transmission belges cammouflé en capitaine du génie dit en catimini au lieutenant Demarque, ce technicien belge qui nous accompagnait dans la mission HAS il y a quelques mois à Stavelot, que la guerre ne fait que commencer qu’il n’y aura pas de refuge belge, il n’y aura pas d’éclusier civil héroïque sur l’Yser, d’ailleurs cela vaut peut-être mieux, moins on mêle les civils aux affaires militaires et plus elles s’en portent bien, pourvu que je puisse m’en aller d’ici et qu’on me trouve une affectation en mer que je puisse continuer le combat à partir d’ailleurs. les Allemands chez nous, cela m’insupporte.

  Des rangs se forment, il y a une grille qui donne sur une rue, elle est ouverte, je la montre à Mascotte qui passe franchement de l’autre côté, puis moi, puis nous marchons dans la rue sans que personne fasse attention à nous, deux officiers belges tenant une valise, ça ne durera pas longtemps, il faut absolument entrer quelque part et se changer.

  Nous entrons dans un magasin où je joue le tout pour le tout face à une dame d’une quarantaine d’années qui garde tout son sang-froid. Elle nous mène à sa chambre à l’étage, elle est seule, le magasin n’a pas été pillé parce que c’est une boutique de mode et de sous-vêtements féminins. Je lui dis que Mascotte est une femme et que nous voulons nous changer pour fuir, elle propose des vêtements civils de son mari, elle donne des habits à Pierrette et nous permet de nous laver. Nous ressemblons enfin à deux civils honnêtes, on dirait frère et soeur, je demande si je peux téléphoner, Madame Verplas me dit que oui et surprise le téléphone fonctionne. Par le biais d’appels rejetés, j’ai en ligne l’adjoint de Badin à Lyon, ainsi j’apprends que le colonel Bastin s’embarque à Dunkerque d’où il me demande de ne pas oublier que je suis officier de marine français et de me rendre à Coudekerke. Où est-ce ?

  Madame Verplas propose des vélos et nous indique le meilleur chemin pour gagner la France, où vous devez aller et de toute façon, c’est mieux qu’ici puisque vous êtes tous deux Français, dit-elle, elle dit aussi qu’elle pense que son mari est mort, qu’elle n’aime pas la population d’ici qui fraternise déjà avec l’envahisseur et cela la peine beaucoup.

  L’immense majorité de la population belge se réjouit de la capitulation il n’y aura désormais plus de morts n’est ce pas et cela seul compte dit-on, le Belge est ainsi fait peu importe que les quidams de l’Artois ou du Berry meurent du moment que nous pouvons faire nos petites affaires en paix, la guerre c’est l’affaire des autres pas chez nous ici tout est fini n’est ce pas vive Hitler. ou presque...

  C’est presque une promenade de printemps, tout un tas de réfugiés courent dans tous les sens et nous protègent ainsi des contrôles de gendarmerie, il n’y en a d’ailleurs que deux. A la frontière, on s’arrange pour se glisser dans un flot de camionnettes, de motos et du capharnaüm immense qui règne. On entre au café de l’église à Coudekerke, j’y retrouve un officier de liaison, en civil, que j’avais fréquenté en août l’an dernier, il m’envoie au café du stade à Steenkerke. Mascotte et moi nous remettons en route pour y arriver en soirée en compagnie de voitures chargées de matelas, d’un curé sur une moto pétaradante, d’une charrette tirée par un cheval blanc et beige c’est au moins celui de d’Artagnan, on entend pleurer un gosse dans une carriole. Qui dira aussi l’effroyable spectacle des bêtes abandonnées dans les villes, chiens et chats errants affamés et des animaux de ferme oubliés, les vaches laitières particulièrement que personne ne vient traire et qui meuglent de douleur. Dans Lille qui devra bientôt capituler la bataille fait encore rage dit-on.

  Voila le bistrot cherché, au comptoir deux têtes connues.

  On passe la nuit chez un voisin, Pierrette peut prendre un bain et dormir seule dans un bon lit.

 

 

( à suivre )


06:08 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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