18/04/2005

19 juin

19 juin

 

 

  Brest tombe le 19 de même que Cherbourg, la 8è armée est détruite autour de Gerardmer. De Londres, il paraît que de Gaulle a fait des offres de services à Noguès qui commande les forces françaises en Afrique mais il semble que le général Noguès à d’autres chats à fouetter. Les habitants de Mouzon reviennent chez eux après avoir été ballottés dans les trains et convois, ils retrouvent leurs maisons pillées d’abord par des voleurs très ordinaires puis par des soldats français en cavale puis par des militaires allemands - ceux-ci sont vite repris en mains par leurs officiers qui infligeront des peines lourdes et des sanctions sévères à tous ceux qui commettent des larcins et en définitive la populace parvient à dire qu’elle préfère les soldats allemands aux soldats français : Vae victis. On voyait les Allemands coupeurs de mains, voleurs d’enfants, pilleurs et violeurs de filles, égorgeurs de riches et les voici régisseurs du bon ordre, organisant le ravitaillement et tâchant de redonner du bon sens aux choses obscurcies par la disparition du sens critique sous l’empire d’une illusion collective émotionnelle. Une fois Paris occupé, la marche de l’armée allemande s’est plutôt faite l’arme à la bretelle; ils rapatrient les réfugiés, relancent l’administration et le commerce à la grande surprise des français qui ne voient pas de différences ou plutôt le voient trop bien, ici commence l’ordre mais où s’arrêtera-t-il, l’exemple de la mise en place nazie sur le Reich n’augure rien de bon pour nous perdant; la Wermacht organise par nécessité pas par philanthropie, c’est évident qu’il est plus simple d’administrer dans l’ordre que dans la confusion. Il est nécessaire de recréer des cadres de vie normaux sinon agréables pour les troupes d’occupation.

  Le réseau téléphonique est coupé quasi partout, communiquer devient une aventure, la poste aux lettres s’est arrêtée, j’ai encore des nouvelles par le réseau de coursiers et d’informateurs du capitaine Brouillard. A Brest, le Jean-Bart est parvenu dans la passe et il s’éloigne vers la haute mer. Avec le dernier bâtiment de notre Royale quittant la rive, partent des dizaines de petits navires marchands, caboteurs, pêcheurs, remorqueurs, thoniers et saumoniers, barcasses diverses vers l’Afrique ou l’Angleterre. Il y a aussi des paquebots prestigieux : El Djézaïr, Ville d’Alger, Ville de Lyon, El-Mansour, El-Kantara.

  Mais le 22 juin, la France capitulera à son tour malgré quelques irréductibles qui se battent encore et je me réfugie dans les campagnes que je connais si bien, où je resterai jusqu’en novembre. Je trouve des nouvelles d’Albert qui ayant quitté Dunkerque est passé par l’Angleterre pour s’en aller finalement vers le Sud et embarquer à Southampton pour la Syrie, et aussi de Paul Brouillard qui me parle de résistance à l’ennemi et du gouvernement de Gaulle à Londres. Il me fixe un rendez-vous à Aubenas.

  Sabine n’a que huit ans lorsqu’elle a quitté Metz avec sa tante et sa cousine. Elle a pris un train, elle ne sait plus très bien où qui est bondé de soldats et de civils emmêlés, ils sont dix ou quinze par compartiments de six et le voyage qui sommes toutes est un plaisir nouveau pour un jeune enfant devient vite corvée harassante. C’est gai puis ce ne l’est plus d’être au milieu de tout ce monde, assise sur les genoux d’un soldat et boire dans son quart une larme de vin coupé d’eau, passer la nuit entre deux localités importantes, mais sur la voie, pas dans la gare, on a peur des bombardements que l’on sait impitoyables maintenant. Alerte à huit ans, qu’est ce que çà veut dire ?

  On se lave le matin avec un mouchoir imbibé d’eau de Cologne, on court sur les montagnes de valises on fait connaissance avec des enfants qui arrivent d’ailleurs on regarde des gens qui mangent boivent s’embrassent discutent on regarde des fumées dans le lointain, le train roule à nouveau quelques kilomètres s’arrête roule s’arrête roule s’arrête puis on est bombardé dans une gare minuscule d’un petit pays inconnu alors les deux petites filles sont blotties les unes contre les autres puis cesse le vacarme et le monde est devenu étrange, grotesque vision de pantins désarticulés, rails tordus, wagons qui flambent, grandes personnes qui gesticulent des morts des monceaux de morts des parties de corps du sang un bras un torse une tête et alors le train, ah le train ne roule plus et les survivant rassemblent des débris puis marchent sur une route sans indications; Sabine arrive ainsi près d’ Auxerre après avoir été mitraillée trente fois après avoir contemplé de ses yeux qui ne savent plus pleurer les peurs les lâchetés les égoïsmes de ces adultes qui voulaient toujours régenter son monde  Où est la tante, ou est la cousine que faire pour manger quand s’arrête le cauchemar J’ai rencontré Sabine sur le bord de la route ce matin et je l’ai installée sur le porte bagages de ma bicyclette, pauvrement vêtue de sa culotte petit bateau et d’une manche de chemise. Plus loin, dans une ferme en ruines, j’ai pu la laver et j’ai pu avec des morceau de tissus lui faire comme une robe chasuble tant bien que mal. C’est où Aubenas; c’est quand Aubenas, je confie Sabine à un couple de paysans et je leur dit qu’ils prennent contact avec Monsieur Bonhiver, vous vous souviendrez, Monsieur Bonhiver à Compiègne ! L’adresse est correcte si la maison existe encore et là demander Mascotte ... ???

  Il y a beaucoup de réfugiés encore, pourquoi tant de gens sont ils sur les routes, la peur sans doute mais aussi parce que l’ordre administratif en a été donné mais quel pays étions nous de fonctionnaires incompétents, de dirigeants ridicules pourquoi tant de gens ont ils quitté des villages où l’armée allemande n’est pas venue il y a aussi de longues colonnes de prisonniers que les Allemands dirigent vers des camps où tous sont entassés dans la poussière et la saleté. Il y a deux millions de captifs affamés, indisciplinés, épuisés et qui croient qu’en faisant ce qu’on leur dit de faire ils pourront rejoindre rapidement leur foyer et leur travail , le train train routinier de leur petite vie pépère.

C’est où, Aubenas ? La vie reprend son cours avec le retour des boulangers un peu partout, ou avec l’installation de boulangers étrangers au village puis reviennent les bouchers, les crémiers, les épiciers, on voit naître des conseils de gérance, des comités de gestion, les barrières sociales et politiques semblent craquer. Et chaque jour qui passe, ce qui reste de France libre rétrécit Les difficultés de circulation ont amené des difficultés de ravitaillement. Tout est problème : le prix des légumes et des fruits, le prix de la viande. Il paraît qu’à Limoges plus de 200.000 personnes dorment dans les parcs publics, à Castelnaudary les églises servent de dortoirs. Il y a les réfugiés français mais il y a aussi des Hollandais, des Allemands fuyant le nazisme et des Polonais, des Belges, il y a au moins 2.000.000 de Belges sous la Loire.

 

  La discipline et l’obéissance des officiers subalternes à leur supérieurs politiques est navrante, elle est bien sur la clé de voûte de l’armée mais ici on est dans la bêtise total, n’est ce pas lorsqu’il apparaît qu’un ordre civil ou militaire est contraire à l’intérêt de la nation ou de la cause qu’il sert il est certain qu’il cesse d’être obligatoire, le trouble qui règne dans l’armée empêche les officiers aujourd’hui de prendre leur service vraiment en main pour la bonne cause. L’Allemagne au travers d’une paix factice ne peut nullement être une bonne cause pour un officier hollandais belges français.

  En Vendée, le groupe de résistance belge a trouvé une barcasse qui les conduira à Londres. Les réfugiés sont une foule impressionnante, bouleversée anonyme ne contrôlant plus ses gestes, évadée de toute raison, prisonnière de ses peurs, de ses rumeurs, se bousculant sur les routes de l’espoir, foule ramenée soudain à l’essentiel : le pain, le logement, l’habit et la vie : la vie sauve. L’armistice signé mettra fin à l’exode par bateau vers l’Afrique via les ports méditerranéens.

 

  Le culte du maréchal s’organise et le regard bleu sous la visière aux feuilles de chêne se colle partout, la moustache blanche et les sept étoiles deviennent franchement populaires au rythme de la litanie travail famille patrie dieu règne dans les cieux, le maréchal règnera sur terre, en France nono en tout cas !

 

  Du 10 mai au 26 juin, l’armée belge a perdu environ 6.000 hommes, le prix de la guerre éclair a été payé par les civils qui déplorent eux environ 10.000 tués, 50.000 personnes environ sont portées disparues... certains sont morts on ne sait où, d’autres sont prisonniers et déjà en Allemagne et enfin certains sont entrés dans la clandestinité.

  Je suis provisoirement employé de l’électricité municipale d’Aubenas, je fais quelques déplacements entre sud et nord, j’apprends à franchir cette nouvelle frontière qui monte des Pyrénées vers Libourne, Angoulême, Poitiers, Cangé, Bourges puis s’incurve vers Moulins et passant le Jura s’achève à Annemasse. La fameuse ligne de démarcation, la France de Vichy. Ainsi, 800.000 soldats français des armées de l’Est vont aller quasi sans avoir combattu rejoindre les camps de prisonniers où se trouvent déjà les soldats ayant été capturés lors de l’avance des panzers. Je retrouve un ancien voisin ardennais poussant sur une route d’Ardèche une brouette chargée d’un enfant en bas-âge endormi sur une literie puante, sa femme en haillons marche à côté de lui. Je rencontre Madame de Portes, c’est un autre monde qui ne sait rien des misères incroyables dont souffre le peuple français depuis un mois, dont plus tard le général de Gaulle dira qu’elle est une dinde comme toutes les femmes en politique. Si le hasard d’une bataille a ruiné un état, il y avait une cause générale qui faisait que cet état devait périr en une seule bataille, est-ce de Montesquieu ?             Avons nous vraiment livré bataille ?

( à suivre )


08:30 Écrit par Charles Alfort | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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